L’espace filmique – c’est à dire le territoire construit par l’ensemble des dispositifs et des corps gravitant autour de la caméra et impliqués dans le processus du film – est sous-tendu par un ensemble de relations, de rôles et d’interactions qui impactent les images et les récits rendus visibles. Dans cet espace, la caméra fonctionne comme un cataliseur pour les échanges qui s’y développent dans ce sens qu’elle est LE dispositif technique autour duquel se concentre l’attention de tous les corps affectés par son processus d’enregistrement.

Dans un dispositif filmique simplifié tel que nous l’observons ci-dessus, les protagonistes du film sont régis par différents rôles, différentes positions et différentes adresses. 

Les personnes derrière la caméra ne sont pas visibles à l’image, mais elles ont un impact déterminant sur les personnes devant la caméra et au sein du récit.  

Quant aux personnes visibles dans le champs, elles sont hiérarchisées par leurs mode deprésence ; leur impact sur le récit, leurs paroles et leurs mouvements. Il me semble que ce type d’agencement autour de la caméra, qui territorialise les corps, rejoue par essence certaines violences liées aux identités, à la sexualité, au genre, à la classe et à la race ; les même que celles présentes dans notre société. Dans les récit construits, nous retrouvons alors bon nombre d’images et de situations stigmatisantes pour les personnes non considérées comme groupe dominant ; objectification des femmes, des personnes LGBTQI+, racisées et/ou précaires et invisibilisation presque totale des personnes handicapées ou neuro-atypiques. En cela rien d’étonnant puisque nos modèles sociétaux orientent nos désirs, reflets des images que nous créons – ou plutôt, un nombre restreint et majoritaire d’individus rendant justement impossible l’exercice d’un «nous» dans sa forme multiple. Ce processus marche aussi en sens inverse ; les images que nous créons orientent nos désirs et légitiment des récits, des schémas à être valorisés dans la société. 

Je me demande alors ce qu’il advient de ces fictions si l’on aborde l’espace filmique non plus comme un territoire hiérarchisant et appropriatif – à l’image du fonctionnement des territoires humains – mais comme un espace socialisant en devenir. Il s’agirait alors, en se basant sur la phénoménologie de tous les corps impliqués, de penser un espace utopique dans lequel la vulnérabilité n’est pas liée à une mise en danger mais à la reconnaissance d’une interdépendance entre les corps. Reconnaitre cette interdépendance et par la même occasion la porosité des frontières entre les corps, revient à anéantir l’idée d’une hiérarchie, d’une autorité pour préférer la question de la polyphonie dans le processus de création. 

À ce moment là, la question de la polyphonie laisse place à un nombre incalculable de nouvelles possibilités : un partage de la caméra entre plusieurs personnes, un scénario écrit avec les techniciens, les acteurs, les figurants, une nouvelle répartition des tâches techniques, créatives et de soin de manière plus égalitaire, etc

 Pour ce travail, je souhaite valoriser un savoir partiel et situé – en tant qu’artiste plasticienne et femme occidentale me questionnant sur la représentation et la visibilisation des corps dans les processus artistique, j’assume une tentative d’analyse non exhaustive et subjective.

La problématique me semblant plus structurelle qu’individuelle, je ne citerai pas d’exemples particuliers de film, de documents et de captations vidéos, en dehors de mes propres expériences en tant que performeuse et vidéaste – des expériences vécues à travers mon propre corps, à partir desquelles je suis capable de proposer un récit. 

Pour moi, la structure problématique est celle, autoritaire, qui donne les plein pouvoir à un.e réalisateur.trice, souvent masculin et blanc face à des subjectivités rendues vulnérables par l’exposition de leur corps à l’image et confronté au regard de toute une équipe technique, elle même trop souvent constituée de manière homogène. Alors ce que je souhaite développer ici, n’est pas le constat d’un racisme, d’une misogynie ou d’invisibilisations évidentes dans certains processus filmiques – et consciente que d’autres échappent à ces schémas, bien que la pluapart arrivent difficilement jusqu’à nous – mais plutôt de proposer des pistes d’analyse et de compréhension de cet espace et des tensions qui le soutendent. C’est une manière de réfléchir à des processus d’affectation, de cohabitation, de visibilisation non basés sur la violence, la frontalité et la hiérarchisation des êtres vivants. Tout en réfléchissant, de manière poétique, à un système de notation symbolique pour le mouvement non chorégraphié.

Pour développer une vision d’ensemble de l’espace filmique et pour pouvoir décrire les corps à travers mode de présence et non pas seulement à travers des identités sociales, j’ai décidé de mettre en place un système de notation du mouvement non chorégraphié.